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Grippe aviaire, lyme ou cerf zombie… Une nouvelle pandémie à l’horizon ?

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Grippe aviaire, lyme ou cerf zombie… Une nouvelle pandémie à l’horizon ?
Alban Leduc
15/5/2024

Grippe aviaire, “maladie du cerf zombie”, MHE… De plus en plus de maladies émergentes déciment la faune sauvage et menacent de se transmettre à l’humain. Cinq ans après la crise du Covid-19, le lien entre santé et biodiversité peine pourtant à s’imposer.

Elle était au cœur des revendications des agriculteurs en ce début d’année et reste pourtant ignorée. La MHE, pour “maladie hémorragique épizootique”, décime les élevages bovins, mettant de nombreux agriculteurs en difficulté. Apparu pour la première fois en Europe continentale en 2022, ce virus se transmet par des moucherons qui ont réussi à migrer depuis le Maghreb, à cause du réchauffement climatique. Encore cantonnée aux élevages, la maladie pourrait infecter la faune sauvage comme les cervidés, et augmenter ainsi le risque de transmission aux humains.

Une illustration du développement de nombreux virus émergents favorisé par l’érosion de la biodiversité et par le dérèglement climatique. Une méta-analyse publiée le 8 mai dans la revue Nature confirme pour la première fois que la perte de biodiversité constitue le principal facteur de développement des maladies émergentes. Depuis les années 1970, près de 70% des espèces sauvages ont disparu, selon l’Indice Planète Vivante (IPV). Dans le même temps, le nombre de maladies infectieuses émergentes a été multiplié par quatre. La majorité d’entre elles (60,3 %) se transmettent à l’humain via l’animal, dont près de 72 % à travers la faune sauvage. C’est ce que l’on appelle des “zoonoses” et elles se multiplient avec la fréquentation et la domestication d’animaux sauvages.

“Une épidémie va arriver, c’est sûr, mais la question c’est quand et où”

Avec l’artificialisation des sols, la déforestation, la mondialisation et l’élevage intensif, la proximité entre nos sociétés et les animaux sauvages porteurs de pathogènes s’est en effet accrue. En multipliant les points de contact, nous avons créé les conditions parfaites pour la propagation de ces maladies à grande échelle. “La juxtaposition entre des zones d’élevages industrielles, très pauvres en diversité biologique, et des écosystème riches en espèces et microorganismes est un gros problème. Si vous mettez un amplificateur à côté d’une zone tropicale, ça explose !”, explique à La Corneille Patrick Giraudoux, écologue au CNRS.

Un pathogène doit en effet surmonter une série d’obstacles pour se transmettre d’une espèce à une autre. Diversité de l’écosystème, exposition prolongée et barrières immunitaires… la propagation n’intervient que si des lacunes s’alignent à travers les différentes frontières, comme une clé dans une serrure.

C’est ce que montre “l’effet dilution”, mis en avant par Richard Ostfeld et Félicia Keesing avec la diffusion de la maladie de Lyme aux États-Unis. Les tiques qui transmettent la bactérie entre les différentes espèces ont l’habitude de se nourrir d’hôtes “compétents”, qui diffusent à leur tour la maladie, mais aussi d’animaux dits “non compétents” qui peuvent porter la bactérie sans la transmettent aux tiques. Or la disparition des grands mammifères, comme le cerf, le raton laveur ou le lynx, qui avaient ce rôle de régulation, ont laissé le champ libre à des espèces “réservoirs” comme la souris à pattes blanches, qui transmettent beaucoup plus la maladie. La présence d’une grande diversité biologique sur un territoire réduit ainsi le risque de maladie émergente.

Les alertes se multiplient dans le monde sauvage

Mêmes causes, mêmes effets. Plus les pressions sur la biodiversité se renforcent, plus les menaces sanitaires se développent. Des visons d'Espagne, aux ours polaires de l'Arctique, toute une série de mammifères sont morts récemment à cause de la propagation de la grippe aviaire H5N1, généralement via de la viande infectée. Une sérieuse alerte pour de nombreux scientifiques, qui s’inquiètent notamment de la propagation du virus chez les vaches laitières aux États-Unis. Une souche de cet agent pathogène devrait par ailleurs être envoyée par avion au Royaume-Uni dans les prochains jours pour tenter de mieux comprendre les risques associés pour les humains et les animaux d’élevage.

“Cette maladie est normalement contenue aux oiseaux mais il y a maintenant une augmentation du nombre de passages aux mammifères. C’est une préoccupation majeure de l'OMS”, s’inquiète Anne Van De Wiele coordinatrice de la politique santé de la faune sauvage à l’Office Français de la biodiversité (OFB). L’organisme public indique surveiller une dizaine de maladies infectieuses dont la [peste porcine africaine](https://www.efsa.europa.eu/fr/topics/topic/african-swine-fever#:~:text=La peste porcine africaine (PPA,économiques dans de nombreux pays.), la tuberculose bovine, ou encore la brucellose, récemment mise en évidence dans une population de bouquetins en Haute-Savoie.

Le passage à l’humain scruté de près

Surveillance permanente, investigation ponctuelle ou opérations de police pour contrôler le trafic illégal d’espèces ; les pouvoirs publics scrutent la possibilité d’un passage d’un virus de l’animal à l’humain. Si l’Organisation mondiale de la santé (OMS) juge aujourd’hui “faible” le risque global posé par la grippe aviaire H5N1, elle s’inquiète néanmoins de la propagation de la maladie pour les travailleurs agricoles. “D’après les études disponibles menées aux États-Unis, les fragments de virus trouvés dans le lait pasteurisé ne sont pas infectieux. Les prélèvements en cours suggèrent pourtant que le lait cru provenant de vaches infectées peut contenir des virus vivants, ce qui peut constituer une menace, en particulier pour les travailleurs agricoles”, écrit l’institution de l’ONU dans son bulletin de mai.

“Plus personne n’ose dire que la médecine humaine est séparée de celle des animaux, des plantes, et de la santé de la planète”

Parmi les personnes en contact avec des mammifères infectés, les personnes déjà atteintes de la grippe pourraient être les premiers hôtes de cette transmission, précise Anne Van De Wiele. “La grippe aviaire se recompose plus facilement avec la grippe humaine, c'est exactement ce qui s'est passé avec la grippe espagnole qui a tué près de 40 millions de personnes” au sortir de la Première Guerre mondiale. La première personne décédée des suites du variant H10N5 en Chine le 27 janvier était ainsi à la fois en contact avec des volailles vivantes et également atteinte d'une grippe saisonnière. La Haute Autorité de santé (HAS) recommande alors depuis 2022 aux professionnels exposés aux virus aviaires et porcins (éleveurs, vétérinaires, techniciens) de se vacciner contre la grippe saisonnière.

Si la grippe aviaire est donc surveillée comme le lait sur le feu, d’autres maladies émergentes commencent également à susciter l’inquiétude en se rapprochant des humains. La maladie du dépérissement chronique (CWD), qui se propage dangereusement aux cerfs, wapitis, orignaux, caribous et rennes des pays nordiques et d’Amérique du Nord, fait notamment craindre le retour de la vache folle. En effet, les deux maladies présentent les mêmes caractéristiques, soit des modifications dans le cerveau et le système nerveux des animaux, les rendant léthargique, le regard vide, d’où son surnom de “maladie zombie”.

“La biodiversité comme menace et victime des épidémies”

D’autres maladies moins visibles issues de plantes ou champignons font également des ravages dans le monde sauvage. C’est le cas de la “bat white nose syndrome” (BWNS), une maladie qui aurait déjà tué près de cinq millions de chauve-souris aux États-Unis depuis sa découverte en 2006. Provoquée par une nouvelle espèce de champignon nommée Gymnoascus destructans et favorisé par l’utilisation de pesticides, elle attaque les animaux lors de leur hibernation dans des grottes froides et humides et leur donne le nez blanc. Les chauves-souris infectées se réveillent plus fréquemment à des températures chaudes, ce qui les amène à utiliser leurs réserves de graisse et à mourir de faim avant l'arrivée du printemps. Anne Van De Wiele rappelle alors, “la biodiversité ne doit pas être vue que comme une menace mais aussi (et peut-être surtout) comme une victime des épidémies”.

Malgré le Covid, rien ne change

“Une épidémie va arriver, c’est sûr, mais la question c’est quand et où”, assure froidement Patrick Giraudoux, écologue au CNRS. “L'IPBES nous le dit depuis très longtemps, mais ce n’est pas parce que les scientifiques disent que les politiques font nécessairement”, ajoute celui qui siège au Comité de veille et d'anticipation des risques sanitaires (Covars), mis en place par le gouvernement pendant la pandémie de Covid-19. En croisant plusieurs critères socio-environnementaux et climatiques, les scientifiques ont identifié l’Ouganda et une partie de la Chine comme des régions du monde où les conditions sont réunies pour l’émergence d’une future maladie X.

One Health a du mal à s’imposer

Si les travaux de modélisation avaient déjà permis de mettre en évidence un risque lié aux coronavirus circulant en Chine et en Asie du Sud-Est, avant même la pandémie, peu d’États avaient vraiment pris au sérieux ces alertes. Le concept de One Health (une seule santé) tente difficilement de s’imposer pour rappeler l’importance d’introduire la santé des écosystèmes dans nos systèmes de soin humains. “Plus personne n’ose dire que la médecine humaine est séparée de celle des animaux, des plantes, et de la santé de la planète”, illustre Anne Van De Wiele de l’OFB.

En 2021, l'initiative PREZODE - pour “PREventing ZOonotic Disease Emergence”- a notamment permis de réunir 400 chercheurs et autorités de santé publique de 50 pays sur les cinq continents pour mettre en place des campagnes et systèmes de prévention communs et associés à l’idée d’une santé globale.

Près de cinq ans après la crise sanitaire, le concept peine pourtant à s’imposer. Le 10 mai dernier, les délégués des 194 États membres de l’OMS n’ont pas réussi à s’accorder sur l’organisation d’une préparation et de réponses communes aux pandémies. Initiées en décembre 2021, les négociations ont échoué entre l’Occident et les pays en développement notamment sur le droit de propriété des vaccins.

“Du point de vue de l’organisation de la santé, nous sommes encore très orientés sur le soin et tout ce qui est hospitalier, médecines, vaccins au moment de l'épidémie. On oublie encore trop la partie prévention, celle qui s’intéresse à l’amont de la maladie”, explique Patrick Giraudoux, qui essaie de porter le sujet auprès des pouvoirs publics. “Il y a autant de versions de One Health que de laboratoires et d’écoles de santé publiques qui le pratique”, critique de son côté, Benjamin Roche, conseiller scientifique “Une seule santé” à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Malgré la connaissances des origines des pandémies et les alertes qui se multiplient dans le monde sauvage, les habitudes peinent à changer. “Le système est allé très loin et broie aujourd’hui les gens et les écosystèmes en même temps”, regrette Patrick Giraudoux. Une pente dangereuse qui pourraient nous conduire vers de nouvelles crises écologiques et sanitaires au niveau mondial.

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